Interview du Pr Roberto Bruzzone dans Le Point : «  Un vaccin n’empêchera pas des épidémies  »

Retrouvez l’interview du Prof. Roberto Bruzzone, co-directeur du pôle de recherche HKU-Pasteur à #HongKong, sur l’immunologie et la recherche d’un vaccin.

ENTRETIEN. Pour le spécialiste en biologie cellulaire, la société doit apprendre à vivre avec le coronavirus, avant d’espérer le contrôler.

Propos recueillis par Jérémy André, à Hong Kong

Alors que le nombre de cas de Covid-19 grimpe en France, la course au vaccin continue. De nombreux pays et laboratoires font le forcing pour le trouver le remède au virus. La France fait appel à 25 000 volontaires majeurs, jeunes et âgés, pour tester de potentiels vaccins contre le Covid-19. Le professeur Roberto Bruzzone, codirecteur du HKU-Pasteur, pôle de recherche créé par l’université de Hongkong et de l’Institut Pasteur, revient sur les idées reçues sur les vaccins.

Le Point :Où en sommes-nous de notre connaissance de l’immunité  ?

Pr Roberto Bruzzone : Les dernières décennies ont permis de comprendre précisément ce qui relevait de l’immunité innée et de l’immunité acquise. L’immunité innée est un système de détection automatique d’organismes étrangers. L’immunité acquise, principalement les anticorps, appelée «  immunité humorale  », est adaptée aux microbes (ou pathogènes) que nous avons rencontrés : ce sont des cellules spécialisées, les lymphocytes B, qui produisent des anticorps ; et les lymphocytes T, des sortes de policiers avec «  permis de tuer  », qui ont la possibilité d’éliminer les cellules infectées. Ces avancées ont d’ailleurs été couronnées de prix Nobel de médecine, comme celui de 2011 – qui a récompensé le Français Jules Hoffmann et l’Américain Bruce Beutler pour leurs travaux sur l’immunité innée, et le Canadien Ralph Steinman pour sa découverte de cellules qui agissent sur l’immunité acquise.

On a su élaborer des vaccins bien avant de comprendre le fonctionnement du système immunitaire…

C’est ce que l’on a longtemps appelé le «  vilain petit secret  » des vaccins. Leurs concepteurs y ajoutaient des adjuvants, sans comprendre pourquoi cela améliorait leur efficacité. On sait désormais que c’est parce que ces adjuvants avaient un effet sur l’immunité innée, qui amplifiait la réponse immunitaire acquise.

Quels domaines reste-t-il à creuser  ?

Nous cherchons à mieux comprendre comment le système immunitaire s’équilibre, autrement dit comment il parvient à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Et pourquoi, au contraire, dans certains cas, il se dérègle, et en voulant éliminer le pathogène, il induit une hyperréaction inflammatoire qui empire la condition de l’hôte. Nous ne savons toujours pas comment moduler cet équilibre pendant une infection. Nous n’avons pas de médicament miracle qui permettrait de corriger les réactions excessives. Par ailleurs, le système immunitaire de chacun est différent. Un individu sur dix est susceptible de contracter la tuberculose. La moitié des personnes infectées par le Covid-19 est asymptomatique ou peu symptomatique. Il nous manque un test fonctionnel du système immunitaire, tel un électrocardiogramme que l’on peut faire passer à un patient pour vérifier la santé de son cœur. Concernant le coronavirus, nous tentons justement, ici, au pôle HKU-Pasteur, de comprendre la réponse humorale, acquise, et la réponse innée, et plus particulièrement l’immunité croisée avec d’autres coronavirus. Cette dernière pourrait être exploitée pour améliorer la réponse immunitaire à un vaccin.

Si les vaccins sont une solution miracle, ne suffirait-il pas de les développer à l’avance  ?

Certes, les vaccins nous ont permis de faire disparaître la polio, la variole ou la peste bovine. Mais ils ont aussi leurs limites. La grippe continue de faire environ 500 000 morts par an, même si nous disposons d’un vaccin, parce qu’il n’est efficace que dans 30 % à 70 % des cas, selon les années. De plus, nous ne pouvons pas vacciner tout le monde et tout le monde n’est pas d’accord pour se faire vacciner. Il est probable que ce ne sera pas différent pour le Covid-19. Un vaccin n’empêchera donc pas des épidémies saisonnières. Nous ne pouvons pas non plus préparer des vaccins quand la nécessité ne s’en fait pas sentir. À l’origine, les coronavirus ne provoquaient que des rhumes. Un vaccin ne semblait alors pas nécessaire. Le Sras fut bien plus sévère, mais la maladie a subitement disparu. La recherche avait produit des candidats vaccins, mais il n’y avait plus de patients pour les tester.

La bonne stratégie est-elle donc d’investir dans la science fondamentale  ?

Oui, c’est grâce à la recherche fondamentale sur les précédents coronavirus que l’on peut mettre au point un vaccin si vite aujourd’hui. On peut en espérer un pour le Covid-19 courant 2021, mais il ne sera pas accessible à tout le monde. Ce serait la preuve que nos connaissances nous ont donné une réactivité tout à fait acceptable vis-à-vis d’une maladie émergente. Il faut cependant veiller à ce que la recherche ne soit pas dirigée par les urgences successives. Entre janvier et août 2020, 40 000 articles ont été publiés sur le Covid-19. À titre de comparaison, les dix premières années de publication sur le VIH, qui était le virus le plus étudié au monde, ne représentent qu’un volume de 50 000 articles. Dans le cas du Covid-19, la plupart d’entre eux sont sans doute inutiles. Pour optimiser la recherche en période de crise, il faudrait que certains groupes de recherche deviennent des points de référence en cas d’urgence sanitaire, afin que les financements soient attribués d’abord à des laboratoires d’excellence, capables d’accélérer le développement d’une solution. En outre, il faudrait accentuer la coordination, pas seulement la compétition. On peut espérer qu’une telle crise accélère l’évolution de la science biomédicale dans cette direction.

Qu’est-ce qui fait que l’on accepte de vivre avec un nouveau virus  ? L’immunité de groupe  ?

C’est davantage une question de volonté collective. Nous ne pouvons pas réagir à une crise sanitaire les yeux rivés uniquement sur le décompte, jour après jour, du nombre de personnes infectées ou de morts. Cela conduit à faire cesser toute activité sociale, à fermer indéfiniment théâtres, cinémas, salles de concert, musées, écoles… Je comprends que certains très grands rassemblements non indispensables soient critiqués. Mais, même en temps de guerre, si certaines choses ne se font plus, les gens sont tout de même autorisés à sortir de chez eux. La société doit donc accepter l’idée qu’il y a une nouvelle maladie, qu’elle présente une menace sérieuse, mais qu’elle sera contrôlée après un certain temps. Et que nous sommes mortels. […] Après tout, comme le disait si bien Louis Pasteur, les microbes auront toujours le dernier mot. Ce n’est pas une vision pessimiste, mais la réalité du vivant !

Source : https://www.lepoint.fr/sante/pr-roberto-bruzzone-un-vaccin-n-empechera-pas-des-epidemies-05-10-2020-2394903_40.php

publié le 14/10/2020

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