Le Point : "La sentinelle des virus respiratoires est à Hongkong"

Retrouvez l’article du Point sur le rôle du pôle de recherche HKU-Pasteur dans l’étude des virus respiratoires.

Fondé en 2000, le pôle de recherche université de Hongkong-Institut Pasteur est une vigie pour décrypter les virus comme celui du Covid-19. Visite.

De Jérémy André à Hong Kong

On compare souvent les pasteuriens à des moines-soldats, des missionnaires envoyés aux quatre coins du monde, qui montent la garde contre les microbes. À Hongkong, leur laboratoire est installé sur une colline escarpée – comme les monastères médiévaux –, entre le complexe hospitalier Queen Mary et le campus de la faculté de médecine, face au delta de la rivière des Perles, où circulent de nombreux navires. L’«  abbé » des pasteuriens est, ici, un Italien, le Pr Roberto Bruzzone, issu de la vénérable université de Rome, La Sapienza, fondée par le pape Boniface VIII. Il est entré à l’Institut Pasteur il y a vingt-cinq ans. Le parfait avatar d’un savoir sans frontières.

Dans la famille Pasteur, le pôle est un cas à part. Ce n’est pas un Institut Pasteur en tant que tel, comme les 31 autres du réseau mondial, mais un centre de recherche dans l’université de Hongkong. Inauguré le 24 octobre 2000, il fête ses 20 ans cette année, dans un contexte pour le moins exceptionnel, celui de la pandémie de Covid-19. Un défi formidable pour la science et un casse-tête logistique. L’équipe, une quarantaine de chercheurs, vient du monde entier – Hongkong, Chine, France, Australie, Pays-Bas, Italie, Malaisie… En raison des restrictions de déplacements, des mises en quarantaine, des procédures de visas ralenties, les colloques internationaux sont à l’arrêt, certains échanges sont annulés. Qu’importe, l’essentiel de l’équipe est sur le pont. Dès l’apparition de la nouvelle pneumonie, le pôle s’est immédiatement penché sur les mystères du Sars-CoV-2, le coronavirus à l’origine de la maladie, car c’est précisément sa spécialité. «  Notre pôle de recherche a connu un tournant vers l’étude des virus respiratoires à la suite de l’épidémie de Sras [syndrome respiratoire aigu sévère, NDLR] », explique le Pr Roberto Bruzzone, en faisant le tour des îlots où s’affairent les laborantins.

Depuis longtemps, Hongkong est un point d’observation privilégié pour les maladies infectieuses. En juin 1894, c’est dans un laboratoire de fortune installé dans le quartier de Kennedy Town – proche de là où se trouve aujourd’hui l’université – qu’Alexandre Yersin, élève de Louis Pasteur, identifie au microscope le fameux bacille de la peste. Et parce que la Chine continentale voisine est un foyer majeur de maladies émergentes, l’université de Hongkong (HKU) ouvre, dans les années 1970, un département de microbiologie qui se spécialisera dans la chasse aux virus. Quand, dans les années 1990, l’Institut Pasteur cherche à prendre pied en Chine, Hongkong s’impose comme première base. Axée au départ sur les bactéries, sa mission est recentrée sur les virus respiratoires en 2003, son «  pain quotidien », selon les termes du directeur. Cette année-là, l’épidémie de Sras frappe durement Hongkong et suscite des avancées scientifiques. Le Pr Malik Peiris, de l’HKU – qui a dirigé le pôle avec le Pr Bruzzone de 2006 à 2020 –, est le premier à isoler le virus. Leo Poon, qui vient de lui succéder comme codirecteur, a fait partie de l’équipe qui a décodé le génome du virus de 2003 et découvert qu’il provenait des chauves-souris. «  Nos projets se fondent sur des techniques, des plateformes, des manières d’avancer et de développer la recherche, qui ont pu être basculées très rapidement sur le nouveau coronavirus, explique Roberto Bruzzone. Mais nous ne sommes pas indéfiniment voués aux coronavirus. »

S’ils provoquent des pandémies et font des centaines de milliers de morts chaque année, les virus respiratoires étudiés au pôle – grippe, dengue, coronavirus et virus Zika – ne sont pas rangés parmi les agents pathogènes les plus dangereux – ceux de classe 4, qui nécessitent des laboratoires de haute sécurité –, comme le virus Ebola ou la variole. Un «  simple » laboratoire P2 abrite les souches manipulées derrière d’épaisses portes hermétiques. Le pôle a beau être à l’avant-garde de la recherche, son équipement et ses méthodes restent ceux de la biologie pasteurienne. Les équipes sont réparties de part et d’autre des paillasses encombrées de tubes, de pipettes, de dossiers et de postes informatiques, entourées de congélateurs et de centrifugeuses qui s’activent pour séparer le plasma du sérum… «  Nos laboratoires sont très classiques, décrit le directeur. Vous ne trouverez pas de machinerie impressionnante. » Les chercheurs n’en enchaînent pas moins les publications remarquées sur le Covid-19. Le Hongkongais Chris Mok a disséqué l’immunité croisée entre le Sars-CoV et le Sars-CoV-2. L’Australienne Sophie Valkenburg a dirigé une étude sur l’immunité humorale et la réaction des anticorps face au nouveau coronavirus. Leurs résultats permettront d’affiner les tests, les traitements et les vaccins.

Mais le Pr Bruzzone sait bien que le vaccin anti-Covid-19 ne fera pas de miracle : «  Il y a presque une attente messianique du vaccin, mais il faut rappeler qu’un vaccin n’a pas éliminé la grippe et la perte de vies humaines due à cette maladie. » Reste que «  les médias ont mis l’accent sur le vaccin, et il semble que son arrivée aura un effet psychologique décisif »… Cette part d’irrationnel désespère parfois le pasteurien : «  Avec le Covid-19, on a vu réapparaître une vision très superstitieuse, religieuse, de la maladie, note-t-il. Il faudrait la craindre, comme un dieu, car le virus punit ceux qui ne suivent pas la nouvelle liturgie. Ceux qui n’en auraient pas peur devraient être châtiés. À tel point que ceux qui prônent une attitude plus pragmatique et moins dogmatique sont accusés de “négationnisme”. » Selon lui, il faudrait retrouver une approche plus rationnelle, qui intègre divers aspects de la vie en société. Il espère surtout que les efforts financiers ne se relâcheront pas aussitôt la crise passée, comme cela fut le cas après la crise du Sras. Au moins, la croissance du pôle semble assurée dans le long terme : il fêtera ses 20 ans cet automne en ouvrant un centre de recherche biomédical dévolu à l’immunologie et aux maladies infectieuses, au Parc des sciences et des technologies de Hongkong.

publié le 14/10/2020

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